De l’autre côté de la table : Les « super-pouvoirs » que l’on développe en évaluant l’innovation
On imagine souvent le membre d’un jury d’innovation comme une figure d’autorité, stylo à la main, prêt à distribuer les bons et les mauvais points. C’est une vision partielle.
Après avoir siégé dans des dizaines de comités de sélection, écouté des centaines de pitchs et lu autant de dossiers financiers, je peux l’affirmer : être jury est l’une des formations accélérées les plus intenses qui soient.
Ce n’est pas seulement l’entrepreneur qui apprend lors de cet exercice. Celui qui évalue développe, dossier après dossier, une série de compétences transversales rares et précieuses. Voici ce que l’on apprend réellement lorsqu’on passe « de l’autre côté de la table ».
1. Le « Scan Rayon X » : L’art de la synthèse ultra-rapide
Face à une pile de dossiers ou un pitch de 5 minutes, le temps est l’ennemi. On apprend très vite à séparer l’essentiel de l’accessoire.
Au début, on se laisse noyer par les détails techniques. Avec l’expérience, on développe une capacité de lecture en diagonale redoutable. On repère instantanément les incohérences dans un business plan, le « flou artistique » sur la concurrence ou la solidité d’une proposition de valeur.
- La compétence clé : Détecter le signal au milieu du bruit. Savoir identifier en quelques minutes si un projet tient la route ou s’il repose sur du vent.
2. L’intelligence émotionnelle (au-delà des chiffres)
On dit souvent que l’on investit sur une équipe plutôt que sur une idée. C’est un cliché, mais c’est une vérité absolue. Être jury affûte votre instinct humain.
Vous apprenez à décoder le langage non-verbal :
- Le porteur de projet écoute-t-il vraiment les questions ou attend-il juste de placer sa réponse préparée ?
- Comment les co-fondateurs interagissent-ils entre eux ? Y a-t-il un respect mutuel ou une tension latente ?
- La compétence clé : Évaluer la résilience et la « coachabilité » des individus. C’est la capacité à prédire non pas si l’idée marchera, mais si l’équipe saura pivoter quand l’idée initiale échouera.
3. La négociation et l’intelligence collective
Le moment le plus instructif n’est pas le pitch, mais la délibération qui suit. Vous êtes entouré d’autres experts (financiers, technologues, marketeurs) qui ont souvent vu le projet sous un angle totalement différent du vôtre.
Il faut savoir défendre son point de vue (« Je vous assure que cette techno est révolutionnaire« ) tout en acceptant de changer d’avis face à un argument factuel (« Oui, mais leur coût d’acquisition client est insoutenable« ).
- La compétence clé : L’humilité intellectuelle et l’argumentation constructive. On apprend que la vérité n’est jamais détenue par une seule personne, mais se trouve à l’intersection des expertises.
4. La prospective et la vision marché
Quand vous voyez passer 50 dossiers sur l’IA générative ou la FoodTech en six mois, vous devenez un observatoire privilégié des tendances.
Vous ne voyez pas seulement ce qui se fait aujourd’hui, vous voyez ce qui se prépare pour demain. Vous commencez à repérer les « océans rouges » (marchés saturés) bien avant les études de marché officielles.
- La compétence clé : Le « Pattern Recognition » (reconnaissance de motifs). Vous connectez des points entre différents secteurs pour anticiper les vagues d’innovation.
5. L’art du « Non » constructif
C’est sans doute la partie la plus difficile. Comment refuser un financement à un projet porté avec passion, sans briser l’élan de l’entrepreneur ?
Un bon juré ne se contente pas de dire « rejeté ». Il doit formuler pourquoi, de manière précise et utile. On apprend à donner du feedback qui, même s’il est douloureux sur le moment, fera gagner six mois de travail à l’équipe en leur évitant une impasse.
- La compétence clé : La diplomatie radicale. Savoir être dur sur les faits, mais doux avec les personnes.
Conclusion : Une école de l’exigence
Participer à des jurys de sélection de projets innovants n’est pas une simple validation administrative. C’est un exercice qui muscle votre esprit critique, votre empathie et votre vision stratégique.
Pour tout professionnel, qu’il soit investisseur, manager ou lui-même entrepreneur, c’est une expérience qui force à répondre constamment à la question : « Qu’est-ce qui fait, fondamentalement, la valeur d’un projet ? »
Et vous, qu’avez-vous appris lors de votre dernière expérience de jury ?






Vous devez être connecté pour poster un commentaire.